Le cerveau des bébés est sensible aux difficultés de fins de mois des parents selon cette étude
La difficulté à payer les besoins de base s’associe à une maturation cérébrale plus lente du cerveau des bébés, mesurée par EEG, dès la première année.

Quand un parent dit « on n’y arrive pas ce mois-ci », on pense souvent à un chiffre sur une fiche de paie. Pourtant, une question plus simple peut compter encore plus, est-ce qu’il y a assez d’argent pour les besoins de base, ici et maintenant, couches, loyer, nourriture, transport, énergie ?
Des travaux récents suggèrent que cette « suffisance » du revenu, vécue au quotidien, s’associe à des signes mesurables dans l’activité cérébrale du bébé. Et ces signes peuvent apparaître dès la première année de vie.
Dans cet article, on résume ce que montre la recherche, ce que ça veut dire (et ce que ça ne veut pas dire), puis on voit quelles pistes aident vraiment, pour les familles, les soignants et la santé publique.
Ce que la science suggère, quand l’argent manque au quotidien
Une étude publiée en 2025 dans PNAS (Chung, Wilkinson, Liu, et al., DOI: 10.1073/pnas.2513598123) s’est penchée sur un point précis, le lien entre difficultés économiques, stress, et maturation du cerveau au tout début de la vie.
Les chercheurs ont utilisé des données de l’étude Baby Steps, menée auprès de familles vivant une forte adversité. Les bébés étaient vus lors de visites à 4, 9 et 12 mois, dans une grande clinique de soins primaires en ville. À chaque étape, l’équipe a enregistré un EEG au repos (un examen qui capte l’activité électrique du cerveau via des capteurs sur le cuir chevelu). Les parents ont aussi répondu à des questions sur le niveau de vie, le stress, et des événements récents.
Au total, l’analyse a porté sur 667 enregistrements EEG, chez 293 bébés. Dans ce groupe, environ 72 % des familles avaient une assurance publique, et environ 58 % vivaient sous 200 % du seuil fédéral de pauvreté. Un autre chiffre frappe, 24,1 % des parents disaient ne « jamais » ou « rarement » avoir assez d’argent pour les besoins de tous les jours.
L’étude ne s’est pas limitée au revenu déclaré. Elle a mis au centre une mesure plus proche du réel, la suffisance du revenu, c’est-à-dire la capacité ressentie à couvrir les dépenses indispensables. Pour analyser les liens entre facteurs (revenu, études, stress, événements de vie) et trajectoires EEG, les chercheurs ont aussi utilisé une approche en réseau (une méthode qui aide à repérer quels éléments semblent jouer un rôle clé dans l’ensemble).
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Pourquoi « avoir assez pour finir le mois » ne veut pas dire la même chose que « salaire »
Deux familles peuvent gagner des montants proches, et vivre des fins de mois très différentes. Un loyer plus élevé, des dettes, un trajet long, un enfant malade, et l’équilibre casse. À l’inverse, on peut être sous un seuil de pauvreté, tout en déclarant « souvent assez », grâce à des aides, un logement stable, ou un entourage présent.
Dans l’étude, la suffisance du revenu ressort comme un signal fort, relié à plusieurs réalités à la fois. Les parents qui disaient « jamais assez » avaient plus souvent un niveau d’études plus bas, et rapportaient plus d’événements difficiles récents. Et point important, une part des familles disant « toujours » ou « souvent assez » restait pourtant sous le seuil de pauvreté. Cela soutient une idée simple, la suffisance du revenu n’est pas qu’un autre nom du revenu, c’est une mesure à part, utile en clinique.
Autre point clé, cette suffisance est aussi un levier plus concret. « Revenu » paraît figé, alors que « besoins couverts » peut changer, avec une aide ciblée sur les couches, l’énergie, ou le transport vers les soins.
Ce que l’EEG a montré chez des bébés, dès 9 mois
L’EEG ne « lit » pas les pensées. Il décrit des rythmes, comme des vagues, qui changent avec l’âge. Chez le bébé, ces rythmes évoluent vite, car le cerveau construit et affine ses réseaux.
Dans cette étude, une insuffisance de revenu s’associe à une maturation plus lente de certains marqueurs EEG au fil des mois. Les chercheurs décrivent, entre autres, une puissance périodique totale plus basse, une hausse plus lente de la fréquence du pic alpha (un rythme lié à l’organisation de l’activité au repos), et une puissance bêta périodique plus basse et stable. Les différences de spectre périodique deviennent visibles dès 9 mois.
Comment l’interpréter sans aller trop loin ? On peut voir ces marqueurs comme des « jalons » de maturation. Quand leur progression ralentit, cela peut refléter un rythme de développement plus lent. Mais un point reste essentiel, ces données ne prouvent pas qu’un bébé aura un trouble plus tard. Elles indiquent une association, dans un contexte d’adversité, qui mérite un suivi et d’autres études.
Pourquoi la difficulté à payer l’essentiel peut toucher le cerveau d’un bébé
Le cerveau du nourrisson se transforme à grande vitesse. Les connexions se multiplient, puis se renforcent. C’est un peu comme un chantier qui tourne jour et nuit, où la qualité des matériaux et la stabilité du terrain comptent.
Quand l’argent manque pour l’essentiel, ce n’est pas « juste » une inquiétude. Cela peut toucher le climat du foyer, les routines, et l’accès aux soins. Le tout sans que personne ne le veuille. Et sans que cela dise quoi que ce soit sur l’amour ou l’engagement des parents.
Stress des parents, sécurité, et temps de qualité
Le stress chronique prend de la place. Il réduit la marge de manœuvre, l’attention, la patience. On réagit plus vite, on récupère moins bien. Et les bébés, eux, ont besoin de régularité, de voix calmes, de réponses prévisibles.
Imaginez une journée avec factures, relances, et peur du découvert. Le soir, un bébé pleure, puis se réveille encore. Même un parent très investi peut devenir plus brusque, ou moins disponible. Moins de petits jeux simples, moins de lecture, moins de moments où l’on suit le rythme du bébé. Ce n’est pas une faute morale, c’est un effet du stress sur le corps et le cerveau des adultes.
La sécurité affective se construit aussi dans ces micro-instants. Un visage détendu, une réponse stable, un retour au calme. Quand tout est tendu, ces instants se raréfient.
Besoin de base, sommeil, nourriture, soins, et environnement
Les besoins matériels pèsent aussi par des voies directes. Un logement instable, un voisinage bruyant, ou une pièce trop froide peuvent dégrader le sommeil. Des repas irréguliers peuvent compliquer l’alimentation du bébé, et celle du parent qui allaite ou prépare les biberons. Les retards de rendez-vous peuvent augmenter, faute de transport, de garde, ou de temps disponible.
Souvent, ces facteurs s’additionnent. Et quand ils s’additionnent, le cerveau du bébé grandit dans un environnement plus imprévisible. Or, pour un tout-petit, la prévisibilité est un repère, un peu comme une horloge interne qui se règle.
L’étude ne dit pas quel mécanisme domine. Elle pointe un ensemble cohérent, où la suffisance du revenu sert de témoin du quotidien réel.
Que peuvent faire les familles, les soignants, et la santé publique
Face à ces résultats, la bonne question n’est pas « qui blâmer ? ». La bonne question est « où agir tôt ? ». La recherche insiste sur l’intérêt d’outils simples, utilisables en consultation, pour repérer les situations où un soutien concret ferait une différence.
L’approche en réseau utilisée par les chercheurs va dans ce sens. Elle aide à isoler des facteurs qui semblent centraux, et donc plus « actionnables » en prévention.
Signes de difficulté à repérer tôt, et questions simples à poser
Un dépistage utile doit rester direct et sans jugement. En pratique, des questions courtes peuvent ouvrir une porte, sans obliger les parents à tout raconter.
On peut demander, en termes très concrets, « Ce mois-ci, avez-vous eu assez pour la nourriture ? », « Pour les couches et les produits d’hygiène ? », « Pour le loyer et l’énergie ? », « Pour venir aux rendez-vous de santé ? ». Et aussi, « Est-ce qu’il y a eu un événement qui a tout compliqué récemment ? ».
L’intérêt n’est pas de “classer” les familles. C’est d’orienter vers une aide ciblée, au bon moment, avant que l’épuisement s’installe. Quand ces questions deviennent une routine, elles réduisent aussi la honte, car elles deviennent normales.
Aides qui peuvent réduire le risque, argent, congés, services de proximité
Certaines aides agissent comme un amortisseur. Un soutien au revenu, une aide au logement, l’accès à une crèche, des visites à domicile, un accompagnement social, ou un appui parental peuvent libérer du temps et réduire le stress.
La recherche cite aussi un autre type de piste, les transferts d’argent réguliers. L’étude Baby’s First Years a testé des paiements mensuels à des mères vivant la pauvreté, durant la première année de l’enfant. L’idée est simple, donner de l’air, chaque mois, pour stabiliser les besoins. Les résultats sur le long terme, la durée utile, et le bon montant restent des questions ouvertes. Mais l’approche a un avantage, elle cible le problème là où il se ressent, au moment de payer l’essentiel.
Pour les familles, le conseil le plus concret tient en une phrase, demandez de l’aide tôt. Parler au médecin, à la PMI, à une sage-femme, ou à un assistant social peut débloquer des solutions. Ce n’est pas un luxe, c’est une mesure de protection.
A retenir
Cette recherche rappelle trois idées simples. D’abord, la difficulté à payer les besoins de base, plus que le revenu seul, s’associe à une maturation cérébrale plus lente, mesurée par EEG, dès la première année. Ensuite, l’effet passe aussi par le stress, les routines, et l’instabilité du quotidien. Enfin, agir tôt, avec des aides concrètes et un dépistage simple, peut soutenir le développement du bébé.
Chercher du soutien n’est pas un aveu d’échec. C’est un choix de protection pour son enfant, et pour soi.