Le saviez vous ?

Le mystère du syndrome de Stendhal : La beauté peut-elle nous rendre malades ?

Et si vous étiez tellement subjugué par la beauté d'une œuvre d'art qu'elle vous rendait physiquement et mentalement malade

Et si vous étiez tellement subjugué par la beauté d’une œuvre d’art qu’elle vous rendait physiquement et mentalement malade ? Certains prétendent que cette possibilité est réelle et qu’elle porte un nom : le syndrome de Stendhal. Il y quelques temps, la presse internationale titrait qu’un homme avait fait une crise cardiaque en admirant le célèbre tableau de l’artiste de la Renaissance Sandro Botticelli, « La naissance de Vénus », qui se trouve à la Galerie des Offices de Florence, en Italie.

Les titres des journaux ne laissaient pas entendre qu’il s’agissait d’une coïncidence, mais que la beauté stupéfiante de l’œuvre avait provoqué la crise cardiaque. Bien que cela puisse sembler bizarre, il existe une histoire assez longue derrière la notion selon laquelle l’art peut être si bouleversant qu’il peut provoquer une maladie physique.

Ce phénomène est aujourd’hui appelé « syndrome de Stendhal », terme inventé par un psychiatre italien en 1989. Les anecdotes décrivant l’effet formidable des grandes œuvres d’art sur la psyché humaine remontent toutefois au moins au XIXe siècle. Dans ce dossier, nous examinons comment ce syndrome est défini, quels sont ses symptômes présumés, quel rôle il joue dans l’histoire culturelle et, bien sûr, s’il s’agit ou non d’un véritable phénomène médical.

Celui qui a inventé l’expression du « syndrome de Stendhal » est un psychiatre travaillant à l’hôpital [Santa Maria Nuova] de Florence, Graziella Magherini, qui a été témoin au fil des ans de la récurrence d’un certain type de patients traités pour des symptômes similaires. Le Dr Magherini a identifié ce phénomène comme unique après avoir remarqué qu’il y avait un nombre considérable de personnes, pour une institution italienne, qui étaient hospitalisées après avoir éprouvé des sentiments de malaise en présence des monuments, des musées et des galeries d’art de Florence. Elle a alors pensé qu’une expérience similaire pouvait être trouvée dans les écrits de Stendhal sur l’Italie, et elle a donc inventé l’expression « le syndrome de Stendhal » ».

Le Dr Magherini a décrit pour la première fois ce phénomène dans un livre qu’elle a publié en 1989, intitulé La sindrome di Stendhal (le syndrome de Stendhal). Ce nom fait allusion à un épisode décrit par l’écrivain français Stendhal dans son récit de voyage Naples et Florence : Un voyage de Milan à Reggio sur le voyage qu’il a entrepris à travers l’Italie en 1817. Stendhal y écrit : « Mon âme, affectée par la seule idée d’être à Florence, et par le voisinage de ces grands hommes dont je venais de voir les tombeaux, était déjà dans un état de transe. Absorbé dans la contemplation d’une beauté sublime, […] j’avais atteint ce degré suprême de sensibilité où les intimations divines de l’art se confondent avec la sensualité passionnée de l’émotion ».

Le sentiment de crainte éprouvé en se trouvant à proximité de tant de monuments historiques et artistiques impressionnants aurait donné à l’écrivain des palpitations cardiaques et l’aurait fait défaillir. « En sortant du porche de Santa Croce, je fus saisi d’une palpitation féroce du cœur ; la source de vie était tarie en moi, et je marchais dans la crainte constante de tomber à terre. » Stendhal

Un syndrome qui ne touche que les touristes

Grosso modo, le syndrome de Stendhal peut être défini comme la réponse psychosomatique (mentale et physique) éprouvée face à une beauté esthétique mais pas naturelle, la beauté en tant que construction [humaine], donc l’art.

Dans sa recherche initiale, le Dr Magherini a identifié trois grands types de symptômes chez les personnes qui semblaient souffrir du syndrome de Stendhal :

– une altération de la perception des sons ou des couleurs, ainsi qu’un sentiment accru d’anxiété, de culpabilité ou de persécution
– une anxiété dépressive, un sentiment d’insuffisance ou, à l’inverse, un sentiment d’euphorie ou de toute-puissance
– des attaques de panique et des symptômes physiologiques d’une anxiété accrue, tels que des douleurs thoraciques.

Dans une interview qu’elle a accordée en 2019, le Dr Magherini a noté que, selon son expérience, le syndrome de Stendhal était un phénomène qui s’appliquait exclusivement aux touristes étrangers. Ce syndrome touche principalement des « individus très sensibles » qui deviennent plus facilement affectés par des objets d’art qu’ils rencontrent à l’étranger, dans un contexte étranger.

Le syndrome de Stendhal et le sentiment de l’étrange

Mais le développement du syndrome de Stendhal en tant que concept a-t-il des liens avec d’autres concepts ou phénomènes culturels que nous connaissons ? Le concept est inextricablement lié à d’autres idées qui s’étaient répandues en Europe, notamment celles de Sigmund Freud, le célèbre fondateur de la psychanalyse. Freud a défini son concept de « l’inquiétant » dans un essai du même nom paru en 1919, dans lequel il le décrit comme une expérience de contextes et d’idées qui semblent familiers et en même temps peu familiers, créant ainsi un sentiment de perturbation.

Il s’agit d’une sorte de sentiment esthétique qui ne peut pas être classé dans les catégories de l’agréable et du désagréable. Il s’agit plutôt de quelque chose d’autre, et Freud l’a appelé « l’inquiétant », affirmant que l’inquiétant est fondamentalement le mélange étrange entre le familier et l’inconnu, le familier et le non familier. Le syndrome de Stendhal est à bien des égards un exemple d’inquiétude, dans la mesure où il est le résultat d’un choc culturel.

Le syndrome de Stendhal est-il un trouble réel ?

Des recherches existantes sur ce sujet ont montré qu’il n’y avait pas suffisamment de preuves concluantes pour suggérer l’existence d’un tel trouble.
L’édition actuelle du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5) ne répertorie pas le syndrome de Stendhal comme un phénomène ou un état lié à la santé mentale. Pourtant, des cas présumés de syndrome de Stendhal ont continué à faire la une des journaux.

Une étude de cas publiée en 2009 dans BMJ Case Reports décrit la situation d’un « diplômé des beaux-arts et artiste créatif de 72 ans qui « présentait des insomnies et des inquiétudes quant au fait d’être suivi et surveillé. Ces problèmes le préoccupaient depuis qu’il s’était rendu à Florence, huit ans plus tôt, où, « alors qu’il se trouvait sur le pont Ponte Vecchio, la partie de Florence qu’il était le plus impatient de visiter, il a fait une crise de panique […] ».

Si, selon les auteurs de l’étude, les symptômes de ce patient se sont résorbés sans nécessiter de traitement ciblé, les chercheurs notent que, chez certaines personnes déjà exposées à des problèmes de santé mentale, la surexposition à l’art pourrait bien être un élément déclencheur.
Ces expériences intenses liées aux voyages et à l’exposition à l’art semblent interagir avec la prédisposition personnelle d’un individu à la maladie mentale, et ces syndromes surviennent plus fréquemment chez les personnes ayant des antécédents psychiatriques, mais pas seulement.

Le professeur Semir Zeki, de l’University College London au Royaume-Uni, est spécialisé en neuroesthétique, un domaine qui étudie l’impact de l’art et de la beauté vécue sur le cerveau humain. Dans une étude qu’il a coécrite avec le Dr Tomohiro Ishizu en 2011, le professeur Zeki a constaté que les personnes qui prennent plaisir à contempler des œuvres d’art connaissent une activité accrue dans des zones spécifiques de leur cerveau. Plus précisément, les deux scientifiques ont observé que les volontaires qui trouvaient certains tableaux magnifiques présentaient une activité accrue dans le cortex orbitofrontal médian, une zone qui fait partie du circuit de récompense du cerveau. Ce circuit s’active lors d’activités « désirables » qui, à la base, contribuent à la survie. Ces activités désirables comprennent l’alimentation et les relations sexuelles.

Syndrome de Paris: Des Japonais hospitalisés en France après une visite de Paris

La suractivation de certaines zones du cerveau chez les personnes prédisposées ou exposées à des problèmes de santé mentale peut donc contribuer à expliquer des phénomènes tels que le syndrome de Stendhal. Si ce syndrome semble toucher plus particulièrement les touristes qui se rendent à Florence, des chercheurs ont observé des symptômes similaires chez des touristes qui se rendent à Paris ou à Jérusalem.

Selon une étude française publiée en 2004, pas moins de 63 Japonais ayant visité Paris ont été hospitalisés en France entre 1988 et 2004. Ces touristes ont eu besoin d’un traitement psychiatrique après avoir développé des délires ou de la paranoïa, apparemment en raison de leur déception de voir que Paris n’était pas la ville parfaite, rêvée et idéalisée qu’ils avaient imaginée, un phénomène désormais appelé « syndrome de Paris ».

Un autre phénomène connexe, le syndrome de Jérusalem, fait référence à l’émergence d’une excitation religieuse chez les touristes qui visitent les lieux saints de Jérusalem et de ses environs.

Les chercheurs ont identifié trois types de cas de syndrome de Jérusalem :

– ceux qui se développent chez des individus qui présentaient déjà une forme de psychose avant de se rendre à Jérusalem
– ceux qui se développent chez des personnes qui présentaient déjà un trouble de la personnalité ou des « idées fixes ».
– ceux qui se développent chez des touristes qui n’avaient pas de maladie mentale diagnostiquée avant de se rendre à Jérusalem.

Pourtant, dans l’ensemble, en commentant les études de cas du syndrome de Jérusalem, les scientifiques suggèrent que le phénomène est, très probablement, « une aggravation d’une maladie mentale chronique et non un épisode psychotique passager ». Tout comme le syndrome de Stendhal, ni le syndrome de Paris ni le syndrome de Jérusalem ne figurent dans le DSM-5, mais la fascination pour les cas de « surexposition » à des objets, des monuments ou des lieux ayant une signification profonde demeure.

Sources

 

The Stendhal syndrome between psychoanalysis and neuroscience

Stendhal syndrome: a case of cultural overload

Toward A Brain-Based Theory of Beauty

Les japonais en voyage pathologique à Paris : un modèle original de prise en charge transculturell

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