Travail de nuit prolongé : des gènes liés à l’horloge biologique moins actifs

Auteur: François Lehn

relu par Dr Muriel Dodin

Publié le :

Travail de nuit prolongé : des gènes liés à l’horloge biologique moins actifs
Chez ces soignantes, des années de travail de nuit étaient associées à une expression différente de plusieurs gènes circadiens.
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Des années de travail de nuit étaient associées à une activité plus faible de plusieurs gènes de l’horloge biologique chez des soignantes. Publiée en 2026 dans Frontiers in Endocrinology, l’étude relève aussi des changements dans les relations entre ces gènes.

Ces observations ne prouvent toutefois aucun effet direct sur la santé et demandent à être replacées dans leur contexte.

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Travail de nuit pendant des années : une horloge biologique modifiée

Des rythmes qui coordonnent plusieurs fonctions

Notre organisme suit des rythmes circadiens, des cycles proches de vingt-quatre heures qui organisent plusieurs fonctions. Ils participent à la régulation du sommeil, des hormones, du métabolisme et de l’activité immunitaire. Les gènes de l’horloge contribuent à cette organisation dans les cellules.

La lumière aide à synchroniser ces rythmes avec l’alternance entre le jour et la nuit. Une exposition lumineuse nocturne peut réduire la sécrétion de mélatonine, une hormone associée à la nuit biologique. Les horaires décalés peuvent aussi désynchroniser l’horloge interne et les périodes de sommeil, d’alimentation ou d’activité.

Chez les soignantes, cette situation peut se répéter pendant des années. Les chercheurs ont donc étudié son association avec l’expression des gènes, c’est-à-dire leur niveau d’activité.

Une étude menée auprès de 93 soignantes

L’étude publiée dans Frontiers in Endocrinology a comparé 46 travailleuses de nuit à 47 travailleuses de jour. Toutes étaient âgées de 37 à 66 ans. Le groupe de jour n’avait aucun antécédent de travail nocturne.

Les participantes suivaient leur horaire depuis au moins six mois. Le travail de nuit comprenait au moins trois heures entre minuit et cinq heures du matin.

L’exposition était souvent ancienne : 54 % des travailleuses de nuit avaient cumulé entre treize et trente-cinq années sous ces horaires. Environ 57 % avaient effectué au moins mille nuits de travail. Les chercheurs ont analysé l’ARN extrait de prélèvements sanguins matinaux, réalisés à jeun. Cette mesure renseigne sur l’activité des gènes au moment du prélèvement.

Quels gènes de l’horloge biologique étaient concernés ?

CLOCK, TEF, PER1 et YY1 présentaient des niveaux plus faibles

Les travailleuses de nuit présentaient une expression plus faible de CLOCK, TEF et PER1 que les travailleuses de jour. Le facteur de transcription YY1, qui participe à la régulation de l’activité génétique, était lui aussi moins exprimé.

En revanche, PER3 ne présentait pas de différence nette entre les groupes. Les changements ne concernaient donc pas tous les gènes mesurés de la même façon.

Une exposition plus longue au travail nocturne était associée à une expression plus faible de CLOCK et de TEF. TEF et YY1 étaient également liés à une exposition cumulée plus importante. Les nuits travaillées récemment ne s’accompagnaient pas de différences significatives pour chaque gène étudié.

Ces résultats portent sur l’activité des gènes dans le sang. Ils ne montrent pas une modification de la séquence de l’ADN.

Les relations entre les gènes semblaient aussi moins coordonnées

Les chercheurs ont également comparé la manière dont les niveaux d’expression variaient ensemble. Chez les travailleuses de nuit, plusieurs relations étaient moins marquées, surtout celles impliquant CLOCK.

Cette observation décrit un réseau de transcription différent : les activités des gènes étudiés paraissaient moins étroitement liées entre elles. PER3 participait aussi à ce réseau modifié, malgré l’absence de différence nette de son expression moyenne.

Des travaux publiés en 2019 avaient déjà étudié la perturbation des rythmes d’expression génétique liée aux horaires décalés. La nouvelle étude apporte des observations sur une exposition souvent prolongée. Mais ces relations statistiques ne suffisent pas à démontrer un dysfonctionnement responsable d’une maladie.

Ce que ces résultats disent, et ne disent pas, sur la santé

Un contexte de risque qui ne prédit pas l’avenir individuel

Le Centre international de recherche sur le cancer, ou CIRC, classe le travail de nuit comme probablement cancérogène pour l’être humain, dans le groupe 2A. Cette évaluation repose sur un ensemble de données scientifiques, distinct de cette étude.

Ce classement identifie un danger potentiel. Il ne donne pas la probabilité qu’une personne développe un cancer selon ses horaires.

L’étude de 2026 ne mesure ni le risque individuel de cancer ni l’évolution future de la santé. Elle ne permet pas non plus de déterminer si les changements observés sont nocifs. Ils pourraient correspondre à une perturbation ou à une réponse d’adaptation aux contraintes horaires.

Des résultats prometteurs, mais encore exploratoires

L’étude est transversale : elle compare les participantes à un moment donné, sans suivre l’apparition des changements. Elle ne peut donc établir que le travail nocturne en est la cause. Son échantillon reste également limité, avec seulement 93 participantes.

Autre limite importante : la phase circadienne interne n’a pas été mesurée directement. Un prélèvement réalisé le matin peut survenir à des moments biologiques différents selon les personnes. Les chercheurs ne peuvent séparer complètement cet effet d’un changement durable de l’activité génétique.

Les analyses concernent uniquement le sang, qui ne reflète pas nécessairement les autres tissus. Les outils statistiques distinguant les deux groupes ont aussi été testés dans ce même échantillon. Sans validation indépendante, ils restent exploratoires et ne permettent pas de prédire une maladie.

À retenir

Chez ces soignantes, des années de travail de nuit étaient associées à une expression différente de plusieurs gènes circadiens. Leur coordination paraissait également modifiée, mais la portée pour la santé reste inconnue.

Des études de suivi devront déterminer si ces changements persistent, sont réversibles ou annoncent des problèmes de santé. Des recherches sur la prévention devront aussi évaluer les effets des horaires et des conditions de travail. Ces observations constituent une piste biologique, sans fournir un diagnostic ni une prévision individuelle.

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